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Contribution

Cette contribution est issue de l’ouvrage collectif : Sylvie Allouche & Théo Touret-Dengreville (éd.), Sécurité et politique dans les séries de superhéros

Le droit et la figure de l’avocat dans le monde super-héroïque

Le rapport du juridique au monde des super-héros est fait de paradoxes qui ne cessent d’interroger notre rapport à la loi. Le but du présent article est de défricher les enjeux de ces contradictions, afin de poser les bases d’une réflexion sur ce thème. Pour ce faire, je présenterai plus précisément deux paradoxes. Le premier porte sur la figure du super-héros en général depuis sa naissance dans les années 1930, tandis que le second concerne des figures de superhéros plus récentes, que j’examinerai à travers deux séries qui les mettent en scène : Daredevil et She-Hulk.

Premier paradoxe – Le droit, bien que représentant un enjeu intrinsèque au super-héroïsme, reste un décor vide

L’univers des super-héros étant, dans l’écrasante majorité des cas, similaire au nôtre1, les enjeux juridiques que pose leur existence même devraient envahir leurs histoires. Dès l’origine du genre2 en effet, le super-héros est par essence un délinquant (1) dont les actions violent la loi (2) et qui, de par les capacités hors norme qu’il détient, représente une menace pour le pouvoir politique qui ne devrait avoir de cesse que de légiférer à son sujet (3). Or, en réalité, les enjeux juridiques restent particulièrement flous, sauf dans quelques cas précis (4).

Le super-héros est par essence un délinquant

Parmi les éléments constitutifs du super-héros, se trouve au premier plan l’identité secrète de ce dernier. Il est en général masqué et, même lorsque ce n’est pas le cas (Superman, Wonder-Woman), son état civil reste secret et le grand public ne le connaît que par son “nom de scène”. Rappelons que, en France3 :

– la loi n°2010-1192 du 11 octobre 2010 interdit la dissimulation du visage dans l’espace public4 ;

– l’article 78-2 du Code de procédure pénale autorise les agents de police judiciaire à contrôler par tout moyen l’identité de toute personne à l’égard de laquelle existent une ou plusieurs raisons de soupçonner une mauvaise intention.

Le super-héros viole donc la loi française, depuis 2010 du moins, à partir du moment où il apparaît masqué ; et s’il refuse de révéler son identité à un agent de police qui le lui demande.

Par ailleurs, un être doté de capacités de destruction massive est, ontologiquement, hors la loi.

En effet, si certains héros se contentent de pouvoirs ou de gadgets non mortels (la toile d’araignée de Spider-Man, le bouclier de Captain America ou l’élasticité de Mister Fantastic), d’autres jouissent de capacités mortelles : griffes en adamantium de Wolverine, rayon laser de Superman, boules de feu de Johnny Storm… Et que dire des personnages dont la force leur permet de faire s’écrouler un immeuble d’un seul coup de poing ?

Or, histoire de faire un bref panorama juridique de la question, l’article 132-75 du Code pénal qualifie d’armes tout objet conçu pour tuer ou blesser, l’article L. 2331-1 du Code de la défense divise quant à lui les armes en huit catégories, et l’article L. 2336-1 du Code de la défense réglemente sévèrement l’acquisition et la détention de telles armes.

Ainsi, les griffes de Wolverine peuvent être assimilées à des armes blanches, donc de sixième catégorie, tandis que l’aptitude à manipuler le feu relève d’une arme lourde, dite de guerre, de première catégorie.

Or, il est formellement interdit de détenir des armes de première et de quatrième catégorie, sauf permis délivré par l’autorité administrative compétente5.

Par ailleurs, être en mesure d’écraser un camion comme un œuf, fût-ce par télékinésie ou par puissance musculaire brute, représente une dangerosité problématique.

Le super-héros est donc, en règle générale, un délinquant du simple fait qu’il est doté de capacités destructrices qu’aucun citoyen n’a le droit de posséder, sauf autorisations spéciales.

Et, comme nous allons le voir ci-après, ce super-héros masqué aux pouvoirs hors du commun commet en outre des actions illégales.

Le super-héros est, par ses actions, également un délinquant

Que fabriquent donc nos héros ? Le plus souvent, ils cognent, dans l’espace public, sur des vilains, entraînant au passage de colossales destructions.

Il est vrai que l’amateur de comics apprécie les bastons et on en compte des milliers dans les aventures super-héroïques. Même entre héros, on trouve moyen de se battre, le trope du Fighting Your Friend étant un classique éculé.

Sauf que c’est évidemment illégal. L’État dispose du monopole de l’usage de la violence (police, armée, etc.) et un citoyen non autorisé n’a aucunement le droit de cogner sur qui que ce soit, fût-il un voyou. C’est ce qu’on appelle du vigilantisme et c’est interdit par l’article 433-12 du Code pénal6 !

Les peines encourues sont les suivantes :

– quinze ans de réclusion criminelle si les violences infligées à autrui ont entraîné sa mort (article 222-7 du Code pénal) ;

– dix ans d’emprisonnement et 150.000 euros d’amende si les violences ont entraîné une mutilation ou une infirmité permanente (article 222-9 du Code pénal) ;

– et trois ans d’emprisonnement et 45.000 euros d’amende si les violences ont entraîné une incapacité totale de travail pendant plus de huit jours (article 222-11 du Code pénal).

Et que dire de l’article 222-14-2 du Code pénal, qui dispose que : « Le fait pour une personne de participer sciemment à un groupement, même formé de façon temporaire, en vue de la préparation, caractérisée par un ou plusieurs faits matériels, de violences volontaires contre les personnes ou de destructions ou dégradations de biens est puni d’un an d’emprisonnement et de 15.000 € d’amende » ?

Or c’est là la définition même de ce qui réunit les groupes de super-héros (Avengers, Fantastic Four, League of Justice… ils sont légion).

Enfin, concluons ce florilège par l’article 223-1 du Code pénal qui dispose que : « Le fait d’exposer directement autrui à un risque immédiat de mort ou de blessures de nature à entraîner une mutilation ou une infirmité permanente par la violation manifestement délibérée d’une obligation particulière de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement est puni d’un an d’emprisonnement et de 15.000 euros d’amende. ».

On peut raisonnablement considérer qu’un combat de super-héros expose directement autrui à un risque immédiat de mort ou de blessures.

À ces considérations pénales s’ajoute la responsabilité juridique du héros dont les actions détruisent la propriété privée et/ou coûtent des millions d’euros à la collectivité publique.

Bref, non contents d’être masqués et de posséder des capacités de nuisance extrêmement dangereuses, nos héros s’en prennent, sans reconnaissance de la puissance publique, à d’autres personnes, causant des destructions massives et mettant la vie des honnêtes citoyens en danger.

Drôle de modèles que ces personnages de fiction qui sont, pourtant, présentés pour la plupart comme des parangons de vertu. Ils défendent peut-être le bien, mais certainement pas le respect de la loi.

La réaction du politique devrait ne pas se faire attendre

Qui peut imaginer que, si dans nos sociétés, émergeaient des personnes capables de se téléporter, de fouiller les pensées ou de casser un pont à mains nues, la réponse du politique serait molle ? Que ce soit pour contrôler ces forces hors normes, les transformer en armes ou les abattre, il y aurait forcément une réaction du corps social. Et vite.

Cette question est effleurée dans le film Batman v Superman (2016) dans lequel Superman est convoqué au Sénat afin de rendre compte des conséquences de son combat contre le général Zod, mais sans aller beaucoup plus loin.

On peut trouver une réflexion plus intéressante dans le monde des mutants de Marvel, où ces derniers sont craints et haïs par le grand public.

Certaines figures politiques (le sénateur Robert Kelly, apparu pour la première fois dans The Uncanny X-Men #135) ne rêve ainsi que de placer les mutants dans des camps de concentration.

L’arc Days of Future Past, paru dans les numéros 141 et 142 de Uncanny X-Men en janvier-février 1981, scénarisé par Chris Claremont et dessiné par John Byrne, revisité plusieurs fois, notamment dans le film X-Men : Days of Future Past (2014) de Bryan Singer, est un classique en la matière.

Dans un futur dystopique alternatif, suite à l’assassinat du sénateur Kelly sur fond de tensions autour des personnes dotées de capacités surhumaines, le gouvernement américain active un programme militaire : de puissants robots chasseurs, nommés “Sentinelles”, sont déployés à travers le pays, pour capturer les mutants. Les rares survivants sont enfermés dans un camp de détention à New York, où des dispositifs high-tech neutralisent leurs capacités.

En dehors de cette histoire, les titres X-Men et leurs dérivés centrés sur des mutants sont baignés de considérations politiques passionnantes : Magneto et le Professeur Xavier incarnent ainsi des figures politiques officiellement comparées à celles de Malcom X et de Martin Luther King. Mais cela ne se traduit presque jamais en termes juridiques.

En effet, si le grand public déteste les mutants ou considère Spider-Man comme une Masked Menace (à cause des éditoriaux de J. Jonah Jameson, longtemps directeur du journal Daily Bugle), personne ne se soucie guère de savoir que les Fantastic Four détiennent en plein cœur de Manhattan une technologie capable de faire sauter le monde, ou que des démons et autres entités surnaturelles peuplent notre réalité. Et si on peut toujours objecter que le grand public reste plus ou moins dans l’ignorance de l’existence des super-héros (quoique, lorsque votre ville est détruite trois fois par semaine et que des invasions aliens pullulent dans le ciel, il paraisse difficile de ne pas connaître la situation), les pouvoirs politiques savent ce qu’il en est.

Alors, où est la législation super-héroïque ?

Pourtant, la loi reste une considération lointaine

Grand paradoxe donc : le droit devrait être à plus d’un titre au cœur des histoires qu’on nous raconte depuis les années 1930 sur ces héros délinquants, alors qu’ils posent une problématique politique majeure qui devrait impliquer une législation dense, et pourtant, rien… ou presque. La société se comporte comme s’ils n’existaient pas.

Certaines explications à ce paradoxe sont connues : si les héros sont masqués, ou dissimulent leur identité civile, c’est pour protéger leurs proches des représailles des super-vilains ; s’ils doivent en découdre avec ces derniers, c’est que la force publique n’a pas les moyens de le faire (on n’arrête pas Galactus comme un braqueur de banques) ; s’ils mettent en danger les citoyens, c’est qu’ils n’ont pas d’autres choix pour sauver la terre, voire l’univers.

En bref, le super-héros est le constat d’une faillite juridique, politique et sociale.

La société ne peut pas combattre efficacement les super-vilains. Les super-héros sont donc contraints de s’opposer à ces terrifiants adversaires qui peuvent éliminer la moitié des êtres vivants d’un claquement de doigts.

Le super-héros viole la loi par obligation morale. Parce que personne d’autre ne peut faire ce qu’il accomplit.

Mais tout de même, les histoires ne se préoccupent guère des considérations majeures qui devraient s’ensuivre après un combat. Parfois, les scénaristes balayent quelques problématiques par une pirouette. Par exemple, les destructions massives sont prises en charge par l’entreprise Damage Control7, ou bien des prisons pour superhumains, comme The Vault, sont opérationnelles, mais cela reste des exemples plutôt maigres. Comment imaginer que les dirigeants du monde puissent accepter sans légiférer le risque d’être tués par un téléporteur8 ou que leurs pensées puissent être fouillées ?

Cette faille majeure dans l’élaboration des univers super-héroïques n’a jamais vraiment été comblée. En règle générale, le juridique reste un décor, une donnée lointaine qui tend à donner un peu de chair à une histoire, sans pour autant en représenter l’enjeu principal, ni même secondaire.

Nos héros sauvent en effet la veuve et l’orphelin, empêchent l’univers de s’effondrer et représentent le “Bien” et, ce faisant, ils capturent régulièrement des (super) criminels afin de les remettre à la justice pour qu’ils finissent en prison renforcée. En général, l’aspect juridique s’arrête à ces considérations.

De temps à autre toutefois, le droit devient un élément actif de l’histoire.

Plusieurs exemples pourraient être cités, mais le cross-over Civil War (2006-2007) émerge en tant que champion toute catégorie.

Il met en scène un conflit opposant les super-héros sur la question de la régulation de leurs activités par le gouvernement. Tout commence par une tragédie, lorsqu’un groupe de jeunes super-héros, les New Warriors, provoque accidentellement l’explosion d’une école en affrontant des super-vilains. Le bilan est de 600 morts, dont 60 enfants. L’opinion publique se retourne contre les super-héros, qui sont accusés d’être irresponsables et dangereux. Le gouvernement décide alors de promulguer le Superhuman Registration Act (SRA), une loi qui oblige tous les super-héros à s’enregistrer auprès des autorités et à révéler leur identité secrète. Ceux qui refusent sont considérés comme des hors-la-loi et doivent être arrêtés.

Les super-héros se divisent alors en deux camps : ceux qui soutiennent la loi, menés par Iron Man, et ceux qui s’y opposent, menés par Captain America. Iron Man estime que la loi est nécessaire pour garantir la sécurité publique et la légitimité des super-héros. Captain America considère que la loi est une atteinte à la liberté individuelle et à la protection de l’identité secrète. Les deux camps s’affrontent alors dans une “guerre civile”, qui implique de nombreux personnages de l’univers Marvel.

Le thème de l’histoire est repris dans le Marvel Cinematic Universe : dans le film Captain America : Civil War (2016), le déclencheur de la loi sur l’enregistrement des super-héros n’est pas l’explosion d’une école, mais un attentat à Lagos, au Nigeria, qui cause la mort de plusieurs civils et de diplomates du Wakanda. Le gouvernement propose alors les “Accords de Sokovie”, un traité international qui vise à placer les super-héros comme les Avengers, et même les agences gouvernementales telles que le SHIELD, sous la supervision d’un comité des Nations Unies9.

Second paradoxe – l’avocat et le super-héros : deux figures irréconciliables

Mais, parfois, il s’avère que, plutôt que de servir de cause à des affrontements bellicistes, le droit est littéralement au cœur de la vie d’un super-héros, ce qui va nous amener à traiter d’un second paradoxe, et pas des moindres.

Dès 1964, en effet, apparaît le premier super-héros avocat notable dans les bandes dessinées, Matt Murdock, autrement appelé Daredevil. Créé par Stan Lee et Bill Everett, avec l’aide de Jack Kirby, Matt est un avocat de défense criminelle pratiquant à Hell’s Kitchen, New York. Après avoir été aveuglé par un camion transportant des déchets radioactifs lorsqu’il était enfant, Murdock a développé une acuité sensorielle surhumaine qui lui permet de “voir” malgré son absence de vision traditionnelle. Il utilise cette capacité, ainsi que ses compétences en arts martiaux, pour combattre le crime en tant que Daredevil.

Un autre super-héros avocat est introduit en 1979 dans le comics The Savage She-Hulk sous la plume de Stan Lee et John Buscema, qui raconte les aventures de Jennifer Walters, une avocate spécialisée dans les affaires impliquant des super-héros. Elle est la cousine de Bruce Banner, alias Hulk, et elle a hérité de ses pouvoirs après avoir reçu une transfusion sanguine de sa part. Elle possède une force et une résistance extraordinaires, ainsi que la capacité de se transformer en une version verte et puissante d’elle-même. Elle doit faire face aux conséquences de ses nouveaux pouvoirs, tout en continuant à exercer son métier.

Ces deux héros ont fait l’objet d’adaptations en séries TV qui méritent notre attention, car elles nous permettent de voir comment le monde des super-héros interagit avec le système judiciaire, et comment les avocats sont représentés dans cet univers.

L’univers de She-Hulk

Dans la série She-Hulk (une saison), Jennifer utilise ses compétences juridiques pour aider ses clients, en particulier ceux qui sont confrontés à des problèmes juridiques liés à leurs actions héroïques. La série explore vaguement les dilemmes éthiques auxquels Jennifer est confrontée en tant que professionnelle, notamment lorsqu’elle doit choisir entre la loi et la justice.

L’image de l’avocat dans She-Hulk est positive et valorisante. Jennifer est présentée comme compétente, dévouée et passionnée par son travail. L’univers super-héroïque reconnaît l’importance du droit et de la figure de l’avocat pour assurer la protection des droits de chacun.

Trois épisodes présentent rapidement des enjeux juridiques intéressants dans le cadre de l’univers super-héroïque :

Épisode 4 : Jennifer et Wong (un puissant sorcier, allié de Doctor Strange) intentent un procès pour empêcher le magicien Donny Blaze d’utiliser ses pouvoirs, ce qui soulève des questions sur l’encadrement juridique de la magie.

Épisode 5 : Jennifer affronte Titania au sujet de la propriété commerciale du nom “She-Hulk”.

Épisode 8 : Jennifer défend Leap-Frog dans un procès contre Luke Jacobson, le fabricant de son costume qui lui confère ses pouvoirs.

La série, une comédie bien moins judiciaire qu’il n’y paraît, est à l’opposé de celle de Daredevil.

L’univers de Daredevil

La série Daredevil (trois saisons) met donc en scène Matt Murdock. Le droit est présenté comme un moyen de lutter contre l’injustice et de protéger les plus vulnérables. Matt Murdock utilise ses compétences juridiques pour représenter les clients qui ne peuvent se permettre de payer un avocat, et pour exposer la corruption au sein du système judiciaire. La série explore également les conflits moraux auxquels Matt est confronté en tant qu’avocat et super-héros, notamment lorsqu’il se retrouve en désaccord avec les méthodes légales pour obtenir la justice.

Les procès ne concernent pas tant l’univers super-héroïque que des questions classiques sur les limites de la loi et la nécessité parfois de prendre des mesures extraordinaires pour combattre le crime.

Différence entre les deux séries

Ces deux séries ont donc des approches différentes : She-Hulk est plus décomplexée et la série tente (sans grand talent toutefois) de mettre en scène des problématiques juridiques super-héroïques, tandis que Daredevil réfléchit à des situations de droit pénal plus classiques.

Mais, dans les deux cas, la figure de l’avocat repose sur un paradoxe : le droit est fondé sur l’idée qu’une résolution non violente de conflits humains sera toujours préférable à l’affrontement direct. La “loi du plus fort” est l’anti-thèse du droit et de la justice10.

Aussi imparfaite que soit une décision rendue par un Tribunal, elle est infiniment préférable à un coup de fusil. La loi retient les plus forts, fait reculer la précarité des faibles. La loi peut faire cela, parce qu’elle est sanctionnée par l’État et que tous y sont également soumis. C’est cela que représente un avocat : l’affirmation de la garantie que la voix de son client sera entendue et jugée, le plus impartialement possible, afin d’offrir une résolution pacifique à son problème. Qu’il gagne ou qu’il perde son procès, la justice a fait son travail : les parties opposées ne se seront pas entretuées.

Or, comme nous l’avons vu, le super-héros est à l’opposé de cette logique. Il ne croit qu’en la violence (“il n’y a pas de problème que la violence ne puisse résoudre” pourrait être la vraie devise des super-héros). Ici également, et en particulier dans la série Daredevil, le super-héros n’existe qu’en raison de la faillite alléguée du système. Les tribunaux ne sont pas efficaces, le droit ne parvient pas correctement à traiter une situation ? Recourons à la violence masquée.

Et si, dans la série She-Hulk, il n’est pas réellement question de faillite judiciaire, il n’en reste pas moins que, de par son être même de Hulk au féminin, Jennifer incarne la force brutale et la tentation de résoudre, par la violence, n’importe quelle problématique sociale.

C’est un paradoxe insoluble pour le juriste qui, dans le cadre de son métier, doit croire aux bienfaits du système judiciaire et à la résolution pacifique des conflits humains.

Un avocat ne devrait jamais envisager la violence.

Conclusion : le super-héros, figure transgressive

Résoudre les deux paradoxes que nous avons exposés peut s’envisager si l’on considère les histoires de super-héros comme particulièrement transgressives. Sous couvert de nous faire aimer de valeureux champions du bien, on nous inculque l’idée d’une faillite générale de la société humaine.

Et c’est ce qui pourrait expliquer nos paradoxes.

Si, alors que les super-héros sont des criminels par principe même et que leur existence pose une problématique politique et juridique considérable, le droit reste muet à leur égard, c’est parce qu’ils n’existent que pour souligner sa faillite. Si le politique et le juridique absorbaient le super-héros, si on parvenait à légiférer correctement à leur égard, ils deviendraient alors des sujets de droit comme les autres, ce qui signifierait la victoire de la société et, par conséquent, son absence de faillite.

Et si l’avocat super-héros n’hésite pas à cogner la nuit dans les ruelles de dangereux criminels, alors qu’il devrait être le champion de la résolution pacifique des conflits, c’est également parce que s’il défendait la vertu du droit, cela reviendrait à privilégier un système judiciaire, certes imparfait, à la loi du plus fort. Ce qui est la négation du super-héros.

Notes

1. Je pars du postulat que l’univers super-héroïque ressemble, par principe, au nôtre. L’action de nos héros favoris se déploie en effet dans des villes connues (New York principalement), ou dans des villes imaginaires (Gotham ou Metropolis), mais dans tous les cas, il s’agit de la Terre. Même lorsque le super-héros est un alien (Superman, Norrin-Rad, le Silver Surfer) ou un dieu (Thor), ses aventures sont principalement terrestres et contemporaines. Ce qui n’empêche pas certains arcs narratifs de se dérouler dans l’espace, au cœur de civilisations extraterrestres (les Fantastic Four ou les X-men ne s’en privent pas), le multiverse (The eXiles) ou le futur (Cable ou les Marvel comics 2099).

2. Si Jacques Sadoul présente Mandrake le magicien et Le Fantôme, apparus respectivement en 1935 et 1936, comme des prototypes du super-héros, on considère généralement Superman, apparu en avril 1938 dans le premier numéro d’Action Comics, comme le premier super-héros au sens moderne du terme.

3. Les super-héros sont presque tous américains. Ceci étant, je n’évoquerai que des considérations juridiques françaises.

4. Article 1 er : « Nul ne peut, dans l’espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage ».

5. L’article L. 2339-5 du Code de la défense dispose que peuvent être punies d’un emprisonnement de trois ans et d’une amende de 3.750 euros l’acquisition, la cession ou la détention, sans autorisation, d’une ou plusieurs armes de la première ou de la quatrième catégorie.

6. Est susceptible d’être puni de trois ans d’emprisonnement et de 45.000 euros d’amende le fait, par toute personne agissant sans titre, de s’immiscer dans l’exercice d’une fonction publique en accomplissant l’un des actes réservés au titulaire de cette fonction.

7. Damage Control est une entreprise spécialisée dans la réparation des dommages matériels causés par les conflits entre super-héros et super-vilains. Trois séries limitées Damage Control ont été publiées. L’entreprise est citée dans diverses adaptations en films et séries, incluant les films Spider-Man : Homecoming (2017) et Spider-Man : No Way Home (2021), ainsi que dans les séries Disney+ Ms Marvel (2022), She-Hulk : Avocate (2022), et Secret Invasion (2023).

8. Le film X2 : X-Men United réalisé par Bryan Singer et sorti en 2003 illustre magistralement ce risque : Nightcrawler, le mutant doté du pouvoir de téléportation, s’introduit discrètement à l’intérieur de la Maison Blanche. Grâce à ses capacités, il parvient à neutraliser rapidement plusieurs agents de sécurité en se téléportant derrière eux pour les assommer. Il finit par atteindre le Bureau Ovale où se trouve le Président des États-Unis. Malgré les coups de feu tirés par les gardes du corps, Nightcrawler réussit à esquiver les balles en se téléportant et désarme le Président.

9. L’attentat au Nigeria fait suite à la bataille de Sokovie, qui oppose Ultron aux Avengers et cause la mort de 177 civils et 474 milliards de dollars de dégâts (Avengers : L’ère d’Ultron). L’opinion publique devient alors hostile envers les super-héros.

10. Ajoutons que, dans la série Daredevil, est introduit un personnage secondaire, qui connaîtra un grand succès par ailleurs : le Punisher. Incarnation absolue du vigilante (avec, sans doute, Rorschach des Watchmen), il représente l’idée que le système judiciaire est dans l’incapacité totale de protéger les citoyens, et que seule l’élimination physique des criminels est la solution. Son opposition à Daredevil, qui répugne à tuer les vilains, replacerait presque ce dernier dans la catégorie non violente.

Citation

Jean Baret, « Le droit et la figure de l’avocat dans le monde super-héroïque », dans Sylvie Allouche & Théo Touret-Dengreville (éd.), Sécurité et politique dans les séries de superhéros Archive ouverte J. Vrin, visité le 19 juin 2024, https://archive-ouverte.vrin.fr/item/baret_le_droit_et_la_figure_de_l_avocat_dans_le_monde_super-heroique_2023

Auteur

Jean Baret est avocat, docteur en droit (Université Aix-Marseille-III) et écrivain de science-fiction, auteur notamment de la trilogie Trademark (Bonheur™, Vie™, Mort™). Son dernier roman (écrit avec Ugo Bellagamba), Le Monde de Julia, est paru en 2023.

jb_romansyahoo.fr

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