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Contribution

Cette contribution est issue de l’ouvrage collectif : Sylvie Allouche & Théo Touret-Dengreville (éd.), Sécurité et politique dans les séries de superhéros

Wonder Woman, une femme qui sort de l’ordinaire

Wonder Woman est le prototype de l’héroïne dans la culture populaire, celle qui servira de modèle pour toutes les autres. Sans Wonder Woman, il n’y aurait peut-être pas eu Buffy, Sydney Bristow dans Alias, et les femmes-guerrières actuelles dans GoT et Vikings. Si, comme ici, on s’intéresse d’abord à l’influence positive de la pop culture sur les questions de genre, de race, de sécurité… Wonder Woman est la toute première tentative pour promouvoir le féminisme par la culture populaire. William Moulton Marston (1893-1947) est le père de Wonder Woman, ou de Diana Prince, son patronyme « humain ». Marston était un professeur de Harvard complètement allumé, passionné de philosophie, d’histoire et de psychologie, que la pensée grecque avait retenu du suicide dans sa jeunesse. Ses deux obsessions étaient l’Antiquité, qui lui inspira l’île des Amazones, « Paradise Island » ; et la recherche de la vérité. Il est même l’inventeur de l’un des tout premiers détecteurs de mensonges, ce qui n’est pas anodin puisque Wonder Woman est dotée d’un lasso magique avec lequel elle confesse les truands… ou les personnes qui l’intéressent.

Dès le départ, Marston a une ambition féministe très forte pour son personnage. Étudiant dans les années 1910, il était déjà un activiste de la première vague du féminisme et assistait aux conférences des suffragettes à Harvard. Il évoluait dans cet environnement humaniste voire perfectionniste, où dominait l’idée que les femmes et les hommes devaient pouvoir revendiquer toutes les qualités de l’être humain et s’accomplir. L’université venait de créer un collège annexe pour les filles, et il existait alors une ligue d’hommes favorables au droit de vote des femmes. C’est aussi à Harvard qu’il rencontre son épouse, la féministe Elizabeth Holloway, puis l’étudiante Olive Byrne, qui était elle-même la nièce de la grande militante pour la contraception Margaret Sanger. Avec ces deux femmes qui vont sans cesse l’encourager dans son projet, il composera un ménage à trois bien peu conventionnel mais très engagé pour l’égalité des droits. C’est à la lecture des livres de Sanger, notamment de Women and the New Race, que Marston aura l’idée de Wonder Woman. Tout cela est brillamment raconté dans l’essai de l’historienne Jill Lepore, The Secret History of Wonder Woman1.

Marston a longtemps tâtonné pour trouver le support qui donnerait vie à sa super-héroïne. Mais ce qu’il voulait surtout, c’était influer sur les mœurs, casser les préjugés et éduquer à la fois les filles et les garçons. Le réalisateur Joss Whedon dira exactement la même chose au démarrage de Buffy en 1997. Wonder Woman, comme Buffy, comme Sydney Bristow, sont des personnages entièrement positifs, destinés à devenir des role models pour les deux sexes, sans l’ambivalence ou la part d’ombre propre aux personnages plus récents telles Carrie Mathison de Homeland ou Daenerys Targaryen dans GoT. C’est très clair chez Buffy où son ami Alex se demande toujours : « Qu’est-ce que ferait Buffy à ma place ? ». Il est important que les super-héroïnes féminines deviennent des role models pour les garçons aussi et pas seulement des objets de séduction.

Marston écrit d’abord un scénario, puis tente de former des cinéastes à contourner la censure ; mais cela échoue, les films sont soumis à des contrôles trop sévères. Entre temps, les comics prennent leur essor, devenant le média populaire par excellence. Dans le contexte sombre de la fin des années 30 où l’on avait le sentiment que l’humanité même était menacée et le progrès technique insuffisant à créer un monde moral, des créateurs juifs inventent des super-héros conçus pour lutter contre le nazisme, comme Superman (1938) et Batman (1939). C’est là que Marston imagine la version féminine de Superman – qu’il baptise Suprema dans un premier temps –, une héroïne dotée de la même force, mais aussi jolie, aimante et moralement bonne.

Car il estimait que le meilleur moyen de combattre pour l’égalité, c’était de montrer une femme qui possède le double des qualités, c’est-à-dire et les qualités dites féminines et celles dites masculines. Wonder Woman alias Diana Prince est pourvue d’un pouvoir extraordinaire, mais veut aussi faire cesser la guerre et se révèle extrêmement sensible à la mort des gens. Elle n’a pas renoncé à la douceur et à la gentillesse pour devenir forte. Elle possède toutes ces qualités de l’ordre du care qu’on attribue généralement aux femmes mais qui sont en fait celles de l’humanité. Et on retrouvera cela chez beaucoup d’héroïnes féministes par la suite.

L’aspect sexy de Wonder Woman a certes toujours suscité la controverse. Sa nomination en octobre 2017 dernier comme ambassadrice honoraire des Nations Unies en faveur de l’émancipation des femmes a été retoquée deux mois plus tard à la suite d’une pétition qui lui reprochait son image de « femme blanche à grosse poitrine, aux mensurations impossibles, tout juste vêtue d’un body moulant ». À chaque colloque où j’ai pu évoquer Wonder Woman comme exemple de culture populaire féministe, je m’aperçois que le personnage reste extrêmement controversé, y compris chez les féministes. Beaucoup dénoncent son côté glamour et sexualisé – qui existe pourtant depuis sa création – avec l’idée qu’il faudrait choisir entre pouvoir et sexualité. Mais c’est pourtant ça qui est féministe. Il n’y a aucune raison qu’une femme, parce qu’elle est une héroïne ou parce qu’elle est forte, doive renoncer à être sexy, pas plus d’ailleurs qu’elle n’a d’obligation à l’être. C’est ce qui fait la force de ce personnage – et des femmes en général à condition qu’elles résistent aux pressions dans les deux sens ; on le voit dans les discours sur les femmes politiques ou visibles – toujours trop ou pas assez sexy, soit cochonnes soit froides. Ce que suggère le double sens de « salope ». Merci #MeToo de changer un peu cela.

Wonder Woman est ainsi doublement subversive, puisqu’elle s’oppose à deux stéréotypes : celui de la gentille sans défense (la blonde qui se fait massacrer au début des films d’horreur) et celui qui veut qu’une femme forte soit forcément repoussante. Dans le film de 2017 c’est joliment accentué par le fait que les hommes, notamment le héros masculin du film, sont montrés comme de pauvres petites choses vulnérables, objets de désir bons à prendre, dénudés et offerts dans des positions traditionnellement « féminines ». Ce renversement est une mise en scène assez moderne de la fragilité masculine. Il y a aussi un érotisme SM assez trouble chez Wonder Woman, avec cette esthétique des chaînes, des bracelets, des corsets… Esthétique que Marston a d’ailleurs empruntée à la dessinatrice militante Lou Rogers, qui avait elle-même conçu une sorte de divinité ligotée qui se libérait de ses liens. Mais c’est comme cela que ça marche, le but est aussi d’attirer les hommes. D’un côté, on joue sur l’érotisme du bondage et de l’autre sur l’image de la femme qui brise ses chaînes. Mais ce qui compte, c’est l’ambition féministe. Pour la première fois, les hommes avaient une figure féminine à admirer et imiter.

Il y a une généalogie de Diana, comme pour tous les super-héros, mais la particularité de Marston est qu’il va puiser dans la mythologie, où l’on trouve de fait la plupart des grandes héroïnes. Diana est la fille de la reine Hippolyta mais elle n’est pas engendrée par un homme : elle est façonnée dans la glaise. Elle est la seule Amazone de Paradise Island à avoir reçu tous les pouvoirs des dieux, et elle les découvre au fur et à mesure. C’est un élément scénaristique souvent repris dans les histoires de super-héros, ou dans des fims d’action comme la série des Jason Bourne : comme une façon de dire que chacun.e a des capacités insoupçonnées en elle ou lui. On sait que que cette représentation de la féminité forte qu’on trouvait dans la mythologie antique n’a pas résisté aux siècles suivants. L’idée qui nous paraît évidente aujourd’hui tellement elle a été reprise (pour les super-héros comme Superman), selon laquelle il y aurait un moi véritable caché (l’héroïne Wonder Woman) et un moi social extérieur (Diana Prince, la secrétaire de Steve Trevor), est également neuve, elle provient directement des recherches en psychologie de Marston qui était féru de William James et autres psychologues de Harvard.

Il y a aussi un contexte historique. Wonder Woman apparaît pour la première fois dans une bande dessinée de DC Comics en décembre 1941, et elle est habitante d’une île où échoue un aviateur américain. La publication coïncide avec l’attaque de Pearl Harbor. Ça a suscité un très grand engouement auprès du public, un peu comme lorsque 24 heures chrono est sorti (sans l’avoir prévu) au lendemain du 11 Septembre.

Wonder Woman connaîtra ensuite toutes sortes d’aventures et elle embrasse toutes les thématiques féministes : du contrôle des naissances à la lutte pour le pouvoir politique, elle sera même présidente des États-Unis. Victime du backlash antiféministe de l’après-guerre, sa période de gloire s’achève avec la mort de Marston en 1947. Les hommes sont rentrés du combat, les femmes sont renvoyées à la maison et, en plein maccarthysme, Wonder Woman est attaquée par les ligues de vertu, qui la jugent trop sulfureuse, trop sexuelle. Le contrôle des contenus des BD devient beaucoup plus strict, avec la Comics Code Authority de 1948. Puis en 1954, le psychiatre Fredric Wertham publie Seduction of the Innocent, une charge virulente contre les comics qu’il accuse d’inciter la jeunesse à la violence et à la perversité. Wonder Woman, avec son lesbianisme supposé, et son pouvoir de kick ass est sa cible favorite. Alors qu’elle est tombée un temps en désuétude, les féministes l’érigent plus tard en icône, telle Gloria Steinem qui la met en 1972 en une de Ms. Magazine. Pour elle, Diana est le chaînon manquant entre les suffragettes des années 1910 et la nouvelle vague du féminisme.

On peut se demander alors pourquoi il a fallu attendre si longtemps pour voir portée sur grand écran une héroïne de comics connue de tous les publics. Wonder Woman est universelle. Tout le monde la connaît, et la reconnaît par son allure et son costume rouge et bleu. C’est vraiment de la mythologie contemporaine. Mais toutes les tentatives pour monter un film consacré à elle ont buté sur le sexisme du milieu du cinéma, et de Hollywood en particulier. Et, à vrai dire, il est encore rare, même si c’est de plus en plus fréquent, de voir un film de super-héros ou plus largement de forme mythologique centré sur une femme, comme Rey, la jeune héritière du pouvoir Jedi, dans la nouvelle série des Star Wars, ou Katniss Everdeen, la rebelle, dans Hunger Games.

De ce point de vue, les séries télévisées ont été précurseures en ce domaine comme en tant d’autres. Dans les années 1970, Wonder Woman est en effet déjà incarnée par Lynda Carter, puis se démultiplie en quelque sorte dans de nouveaux personnages, à l’instar d’Emma Peel, dans Chapeau melon et bottes de cuir. Suivront Super Jamie, Xena, la guerrière, Sydney Bristow… Comme les comics avant la censure, les séries ont été depuis la fin du siècle dernier des lieux d’expérimentation et d’émancipation de la pression masculine ou hétéronormée. C’est par exemple dans Buffy et dans The L Word qu’on voit les premières relations lesbiennes développées à l’écran.

Il est remarquable que le film Wonder Woman si attendu soit sorti l’année de l’affaire Weinstein, et que Wonder Woman, apparue en pleine Seconde Guerre mondiale, renaisse dans un autre moment historique, celui de #MeToo. C’est peut-être que ce film correspond à un moment d’empowerment que non seulement il traduit mais suscite, au moins à un niveau inconscient. Nous sommes dans la troisième vague du féminisme, où les femmes réalisent qu’avoir du pouvoir ce n’est pas seulement avoir des droits abstraits, ou connaître les causes de l’oppression, c’est aussi faire valoir son point de vue. Et c’est un saut épistémologique majeur. Ce qui a émergé avec le mouvement #MeToo, c’est l’idée que ce ne sont pas les autres ni même les experts, mais les sujets, en l’occurence les femmes, qui sont les plus compétents pour livrer leur propre expérience. Pourquoi est-ce si important ? Parce que la voix des femmes a été étouffée et rendue inexistante l’essentiel de l’Histoire.

Wonder Woman est ainsi arrivée à point nommé, traduction en culture populaire de la culture politique #MeToo. Elle a été un choc féministe par la force de la simple image de cette Amazone puissante et combative, et de sa force surhumaine, dont elle faisait la découverte et l’expérience en même temps que celle du monde contemporain ; celui de la Première Guerre mondiale – où l’héroïne jouait un rôle décisif. Le personnage de Wonder Woman, un des plus beaux de DC Comics, fut un prototype, le modèle pour toutes les autres héroïnes de la culture populaire – non seulement Buffy ou Sydney Bristow déjà évoquées, mais encore Captain Marvel ou Sister Night de l’univers Watchmen… On sait à quel point il fut difficile de convaincre les studios de consacrer un film entier à Wonder Woman –l’hommage final du film à Lynda Carter, l’actrice de la série des années 1970, le rappelle de belle façon.

Wonder Woman ne renie pas ses origines. William Moulton Marston et les Amazones retrouvent dans Wonder Woman 1984, avec la belle scène d’ouverture de compétition sportive entre Amazones, le thème moral qui domine le film : le refus des illusions et de l’hubris de celles et ceux qui veulent réaliser tous leurs fantasmes. Diana Prince continue dans la lignée des super-héros contemporains, qui a connu un développement exceptionnel depuis le début de ce siècle, les « supes » prenant soin de l’humanité en luttant contre des méchants de plus en plus méchants (super villains) symbolisant la menace terroriste.

Le premier opus de Wonder Woman (2017) accompagnait #MeToo, et un espoir simpliste d’empowerment des femmes, celui d’un monde où garçons et filles s’identifieraient à son héroïne, magnifiquement incarnée par Gal Gadot. Wonder Woman 1984 (2020) est, sinon un film de backlash, du moins de retour à la réalité, puisque ses deux héroïnes Diana et Barbara (Kristen Wiig, toujours excellente) formuleront des désirs qui se retourneront contre elles. Pour Diana, le retour de son chéri Steve Trevor, l’aviateur du premier opus mort au combat ; pour Barbara, les pouvoirs de Diana (qui feront d’elle la super-villain Cheetah). La morale du film est claire : le pouvoir des femmes ne passera pas par la réalisation de tout ce qu’elles désirent.

Le Wonder Woman de 2017 avait le charme des comédies screwball, avec la rencontre de Diana et de Steve, et la sympathique subversion des rôles par un héros masculin totalement secondaire et présenté, à son arrivée accidentelle chez les Amazones, comme vulnérable et offert au désir féminin. Le retour du pilote dans Wonder Woman 1984 répond au désir de Diana toujours accro 70 ans après, et du spectateur ravi de revoir Chris Pine, mais n’aboutit à rien de très intéressant… sauf à la perte de ses pouvoirs. Elle renoncera pour de bon à Steve pour prendre littéralement son envol. Le film décrit ainsi une étape de « titularisation », qui la conduit du travail discret de care (sauver des vies à temps partiel en travaillant au Smithsonian) au statut de super-héroïne, qu’elle assume entièrement dans Justice League qui la retrouve au xxie siècle au Louvre.

Wonder Woman 84, suivant une tendance massive de la culture pop (qu’on se rappelle Les Gardiens de la Galaxie), se situe dans les années 1980, époque mythique des premiers films Superman. D’où une part du snobisme des critiques – 1984 suggérait quelque sombre thématique orwellienne. Rien de cela, on est dans un univers plutôt jovial et coloré, une esthétique appropriée aux comics d’origine. 1984, c’est outre le folklore des épaulettes et des sacs kangourou, l’essor sans entraves du capitalisme ; Big Brother est un homme d’affaires ambitieux assez minable, Maxwell Lord – qui rappelle l’ex-président Trump, déjà présent à l’époque, par son itinéraire dans les médias et sa mégalomanie –, mais a aussi des points de vulnérabilité (son fils, qui finira par sauver le monde en appelant papa à l’aide). Le méchant des années 1980 n’est pas encore le super-villain du terrorisme. Il y a, comme toujours, un objet magique, ici une pierre-à-exaucer-des-souhaits, offrant à Lord la richesse et le pouvoir, avec la possibilité fort démagogique d’accorder tous leurs vœux à ses concitoyens (par exemple l’expulsion d’étrangers…) – créant le chaos et la violence et donnant un aperçu de ce que donne le « mauvais » populisme, celui qui est dépourvu d’éthique et de goût de la vérité.

L’inscription dans les années 1980 permet aussi de relativiser le féminisme du premier Wonder Woman, en faisant reconsidérer l’époque des premiers acquis des mobilisations politiques (voir la magnifique série Mrs America ancrée dans la même période et qui rappelle lucidement les limites de la « première vague »2). Wonder Woman 1984 propose ainsi un discours qui évite le feminist-washing, l’affichage creux et toxique du « girl power » – efficacement ridiculisé dans l’excellente série The Boys. La faiblesse du film, qui a suscité des moqueries disproportionnées (hello, on oublie alors la médiocre qualité des derniers Marvel ?), se situe alors dans son incapacité à articuler ce positionnement fort à l’envol de son héroïne. Les scènes d’action sont toutes consternantes et n’occupent qu’une part infime du film, qui se traîne sur 2h30, usant le spectateur, ne lui offrant qu’une ou deux fois le fameux thème au violon électrique du déchaînement de la super-héroïne. Peu importe la qualité des effets spéciaux, pas géniaux non plus dans le formidable Black Panther (qui avait pu imposer des héros noirs comme modèles universels). Wonder Woman 1984 aurait dû arriver à mettre en scène l’épopée d’une femme puissante, sur-humaine, en ce temps où la question du féminisme électrise l’espace public. Ainsi le rôle de Wonder Woman dans le Snyder Cut de Justice League, qui réunit les super-héros DC Comics – même si elle y est seule en son genre, est en réalité plus fort. Car Justice League est, malgré ses 4h, bien plus léger et réussi – est-ce parce qu’il est transformé en minisérie ?

Au-delà des forces et faiblesses de ses récentes incarnations, Wonder Woman a un impact encore sous-estimé. En philosophie, il n’est pas si évident d’être féministe quand on a devant ou derrière soi une lignée d’hommes : Aristote, Platon, Hegel, Nietzsche, Marx, mais aussi Althusser, Foucault, Bourdieu… Même les quelques femmes comme Hannah Arendt ont pour dieux des Kant et des Heidegger. Et il en va de même dans toutes les disciplines intellectuelles « nobles », lieux de pouvoir symbolique – les arts, parfois plus que les sciences. Sans compter toutes les femmes qu’on a fait disparaître derrière un homme, lui laissant toute la gloire. Il y a donc un énorme travail pour faire émerger leur apport et leur vision. Face à cet effacement, Marston avait bien raison d’en revenir à la mythologie, où se trouvent les Aphrodite, Héra, Athéna, Artémis…, quasiment les seules figures féminines puissantes de la culture occidentale qui n’ont pas été occultées. Et il faut déconstruire la hiérarchie du noble et du moins noble. C’est ce que la culture populaire, et notamment le cinéma et les séries, ont fait de plus important à l’époque contemporaine.

Wonder Woman est en tout cas et restera unique comme personnage, parce qu’elle porte tout cet arrière-plan historique, les trois vagues du féminisme. Aucune nouvelle super-héroïne ne pourra donc jamais avoir tout à fait le même impact et la même force symbolique qu’elle. C’est néanmoins nécessaire. Comme Black Panther, dont tous les principaux personnages sont des Noirs Africains, et dont le héros est un modèle pour les enfants de tous âges et de toutes cultures ; comme Buffy nous y appelle dans une de ses dernières scènes, ce qui nous manque est désormais un film peuplé de Wonder Women, de super-héroïnes féminines : ce serait une étape supplémentaire dans l’œuvre de Diana, qui est déjà en partie réalisée avec des séries telles que Orange is The New Black, Big Little Lies, Maid, ou Unbelievable.

Notes

1. J. Lepore, The Secret History of Wonder Woman, New York, Knopf, 2014.

2. Voir S. Laugier, Sur la deuxième vague des séries américaines féministes, Paris, AOC, 2021.

Citation

Sandra Laugier, « Wonder Woman, une femme qui sort de l’ordinaire », dans Sylvie Allouche & Théo Touret-Dengreville (éd.), Sécurité et politique dans les séries de superhéros Archive ouverte J. Vrin, visité le 26 février 2024, https://archive-ouverte.vrin.fr/item/laugier_wonder_woman_une_femme_qui_sort_de_l_ordinaire_2023

Auteure

Sandra Laugier est professeure de philosophie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (UMR 8103 ISJPS), membre de l’Institut Universitaire de France et responsable de l’ERC Advanced Grant DEMOSERIES.

sandra.laugieruniv-paris1.fr

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