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Entre ancrage présentiste dans l’urgence d’une époque qui s’accélère et repli sur les figures les plus simples du théâtre antique, la série 24 heures chrono peut être lue comme la tragédie d’une Amérique néoconservatrice à la fois grave et violente. Au-delà, en prenant à contre-courant le parti de la sobriété tragique, du respect de la règle des unités et de la théâtralité scénique, les réalisateurs de 24 heures chrono nous rappellent – consciemment ou non – l’efficacité implacable des mécanismes à la racine de la dramaturgie occidentale.

À partir d’un corpus de 755 commentaires rédigés sur le site AlloCiné et des notes attribuées par des internautes, cet article se propose d’analyser la réception de la série 24 heures chrono auprès d’une population de critiques « amateurs » francophones. Nous montrons dans un premier temps que la série américaine est très favorablement notée par ce groupe d’internautes. Pour autant, certaines limites du système de notation du site internet soulèvent des problèmes d’interprétation et d’utilisation. L’analyse lexico-sémantique du corpus des avis rédigés par les critiques amateurs montre que la rédaction d’un commentaire est un exercice dans lequel celui-ci engage un point de vue personnel argumenté, et que son point de vue sur la série s’appuie sur une description de pratiques réceptives centrées sur la mise en valeur de qualités intrinsèques (suspense, rebondissement…). Ce résultat rejoint les constats de la sémiologue Laurence Allard selon laquelle les critiques amateurs réguliers se caractérisent d’abord par un « rapport émotionnel ou intellectuel », puis par le développement d’un discours « autour des qualités intrinsèques ». La division du groupe de critiques « amateurs » en sous-groupes – de taille inégale – (« critiques visiteurs », « membres du Club 300 », « communauté AlloCiné ») nous montre une différence importante : l’avis des critiques « experts » (i.e. les membres du Club 300) semble ne pas s’appuyer sur l’usage du pronom personnel de la première personne pouvant laisser penser à l’existence d’une hiérarchie du décentrement parmi les critiques « amateurs ». Ceux qui ont une activité régulière validée par le site ont une réflexion distanciée sur une série sécuritaire – pourtant – jugée favorablement. Ce résultat va dans le même sens que certains travaux antérieurs sur les critiques amateurs d’AlloCiné.

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Dans 24 heures chrono, l’État est confronté à une situation de crise qui l’amène à prendre des mesures qui suspendent le droit ordinaire. Les événements présentés dans la série télévisée relèvent d’un état d’exception. L’enjeu de cette contribution est d’analyser ce qu’une fiction télévisée peut apporter à la manière de penser l’état d’exception, son rapport à l’ordre juridique et ses enjeux politiques. Cette réflexion s’inscrit dans une recherche plus générale visant l’usage des fictions (films, séries) par la philosophie du droit.

Au lendemain du 11 septembre 2001 surgissait sur nos écrans la série 24 heures chrono (2001-2014, Joel Surnow et Robert Cochran, Fox), qui mettait en scène l’agent spécial Jack Bauer (Kiefer Sutherland) en lutte contre le terrorisme. Série emblématique des années 2000, elle est la première expression d’un phénomène qui continue de se développer, à savoir le déploiement de la fiction comme outil d’analyse de la violence terroriste et comme véhicule de significations et de valeurs. Point d’origine post-traumatique du genre sécuritaire, 24 heures chrono, est toutefois plus abstraite, plus morale que sa descendance : plus philosophique peut-être.

Contrairement à ce qu’affirment certains détracteurs de 24 heures chrono qui soutiennent que la série exprime une vision simpliste du monde et une apologie à peine voilée de la torture, je défends l’idée qu’elle revêt en réalité une dimension hyper-morale en ce qu’elle propose une véritable éducation morale ouverte du public, et non moralisante – car basée sur la variation des points de vue et une réflexion pluraliste qui n’est jamais ni prédéfinie ni définitive. M’appuyant sur la théorie du développement moral de Lawrence Kohlberg, je montre en particulier comment le personnage principal Jack Bauer dépasse les deux grandes conceptions morales que sont l’utilitarisme et le déontologisme pour se révéler un authentique anti-héros, celui qu’on ne voudrait pas être et dont il ne faudrait pas avoir besoin. Mais Jack nous rappelle aussi ce qu’est l’exigence morale absolue, sa valeur tout autant que son prix et ses limites, illustrant ainsi l’exigence amorale de l’éthique kohlbergienne, marquée par l’excès, voire l’abus d’une exigence morale désespérée. Jack est-il alors une incarnation possible du stade cosmologique que Kohlberg avait fini par abandonner ? La série souligne en tous cas à quel point les héros sont fatigués et témoigne de la nécessité d’un changement politique qui permettrait à notre monde de ne plus avoir besoin de tels héros. Car si Jack Bauer en est un malgré tout, il l’est à la façon de Sisyphe – un héros de l’absurde.

En nous inspirant du travail de l’anthropologue Marika Moisseeff sur le rôle des séries télévisées dans la société, nous proposons ici une lecture de 24 heures chrono dans la perspective du philosophe Roberto Esposito. En effet, l’intrigue de cette série, qui est un classique des séries sécuritaires, place la source des angoisses et des vulnérabilités au sein même de la communauté qu’il s’agit de protéger. Or Esposito, en refondant une analyse de la communauté à partir de son élément constituant, le munus, à la fois obligation à l’égard des autres et liant même de l’espace communautaire, et de l’immunitas, dans sa double acception d’immunisation au sens biologique et d’immunité au sens d’exonération des obligations, ouvre une voie pour explorer à nouveaux frais l’apparente contradiction de ces séries, qui montrent la lutte contre la menace venant de l’extérieur comme minée par d’autres menaces, tout aussi dangereuses, venant de l’intérieur et qui, sous leur apparence rassurante, recèlent les angoisses les plus profondes.